Consommer

L’alimentation est un sujet vaste. En tant qu’ancien  formateur, j’accorde énormément de place aux entretiens psychothérapeutiques, car ils apportent une réponse à nombre de soucis liés à l’alimentation. On se nourrit comme on vit. Comprendre c’est agir. Ce dossier va nous faire explorer l’aspect sociétal d’une consommation qui n’est pas sans conséquence. Notre société de consommation est malade et aucune médecine ne pourra la guérir. Un remède serait pourtant efficace, mais il n’est fabriqué par aucun laboratoire… Il s’agit de l’éducation. Celle qui nous permettrait d’effacer de nos têtes, les leurres et chimères de notre quotidien.

Il n’y a pas si longtemps que cela…

Il n’y a pas si longtemps que cela, une vingtaine d’années à peine, nous vivions sur un rythme basé sur le travail et le loisir. Le temps était parfaitement organisé entre les moments où il fallait travailler, que l’on fût salariés, dirigeants ou étudiants et les moments où le sport, les sorties ou une passion prenaient le dessus afin de nous reposer l’esprit. Nous lisions, allions au cinéma, regardions la télévision et parfois voyagions. Notre degré de culture n’était pas mis en compétition par les médias. Rien ne pressait, rien ne tentait, tout nous poussait à croire qu’avoir lu un livre, vu un film était le résultat d’une satisfaction personnelle. Partir à l’étranger était un voyage, une évasion préparée et organisée à l’avance, qui nous apportait un lot de souvenirs pérennes et inoubliables. De temps en temps, on s’accordait le plaisir de sortir de chez soi, de se restaurer. J’ai ce souvenir enfant et même adolescent, d’être émerveillé par le simple fait de manger à l’extérieur de la maison.

Aujourd’hui…

Aujourd’hui, trop de choses ont changé. Il est terrible de constater que la morosité ambiante qui nous entoure, ce sont nos comportements, notre système, nos modes de vie et nos logiques d’éducation qui en sont responsables. Si nous reprenons les points un par un, nous y verrons le changement.

Le travail a changé.

On a l’impression qu’il y a plusieurs mondes marqués par deux extrêmes. L’une qui cumule les emplois pour substanter un quotidien difficile. Elle enchaîne les galères afin de nourrir le foyer et joindre les deux bouts. L’autre, une population insouciante en quête de jeunesse éternelle, adepte de l’ « Ibiza time » et des beuveries axées sur le plaisir maximum. Elle consacre une énergie folle à s’amuser. Elle ne jure que par cela et ne préconise à son entourage que le « fun* ».
Tel Rome à la fin de son temps, nous sommes devenus incapables de faire le discernement entre amusement et travail. Des films comme « Project X », n’aurait même pas pu être imaginé, il y a seulement 20 ans, tant ils dépeignent une vision caricaturale, certes, mais tout aussi vraisemblable. Une responsable de plateforme de soutien et d’aide aux personnes me confiait « Lorsque nous nous acharnons à trouver un travail à l’un de nos adhérents, et que nous apprenons qu’il n’y est pas allé. Il est encore plus difficile d’entendre le prétexte avoué sans retenue qui varie du “Je n’ai pas pu, car hier soir j’ai fait la fête avec des potes et j’étais crevé” au “J’avais complètement oublié que je devais allez au ski avec des copains, j’aurais dû appeler, c’est vrai”  Une société qui se comporte comme cela n’a pas d’avenir.

Au rayon alimentation.

Les produits à foison, les nouveautés, les sucreries ont eu raison de nos habitudes.
Ce sont trop souvent les enfants qui choisissent avec la carte bleue de leurs parents. Mais le plus regrettable est de voir que des adolescents en 2012, sont livrés à eux même le soir. Il y a 20 ans, vous n’auriez jamais vu des jeunes manger du fast-food sur des parkings ou dans des parcs. Sans éducation, ils ne débarrassent même plus la table, qui en l’occurrence est ici le bitume. Sachets, gobelets éventrés comme par provocation, comme par mépris, tel un rituel. Ils me font de la peine. Ils ont une image du bonheur préfabriquée par des géants de l’agroalimentaire.

Dans un autre registre, la culture.

Nous sommes devenus de vrai « mediaphages ». Nous dévorons sans plaisir et cumulons les envies sans désirs. L’industrie du disque se plaint du piratage, mais c’est elle même qui a fabriqué ce processus de surconsommation. La musique a été transformée en marchandise rentable. L’émotion n’est plus au rendez-vous, ou très rarement. Tous les mois, des flopées de titres sortent dans les « hits* », ils nous abrutissent les oreilles et disparaissent à tout jamais. La télévision façonne une vision de la chanson comme d’un métier rentable, magique et à la portée de tous. Elle rend les notes de musiques consommables et les lecteurs mp3 ont eu raison des droits d’auteurs. À force de déconsidérer le consommateur, il perd ses repères. Lorsque le DVD est sorti, on a entendu dire que le CD était en perte de vitesse à cause du pillage organisé par internet. Personne n’a souhaité nous expliquer que le budget d’une famille n’est pas extensible et que le report d’achat du CD au DVD a été fatal à ce premier.
Il est là tout le problème. Il est trop facile de nous abrutir des dernières technologies, tellement variées que nous multiplions les supports, et de nous reprocher de ne pas pouvoir suivre financièrement. Il en va de même pour le mp3 et les DivX. Sans cautionner le piratage, il est facile de constater que les consommateurs ont déconsidéré le talent de l’artiste. Vendus comme une boîte de conserve, ils la consomment de la même façon. Ils prennent, ils jettent. Plus de support, plus de pochettes, plus d’albums carton « collector ». Non ! Juste des fichiers nommés « sans titre » qui ne posent aucun souci aux utilisateurs dont ils ne connaissent même pas les auteurs et/ou interprètes. Triste culture quand on se rappelle, il y a seulement 20 ans, que nous étions pleinement satisfaits d’avoir voyagé, lu un livre ou vu un film alors qu’aujourd’hui, en enfants gâtés (ou blasés) nous ne sommes jamais rassasiés.

Lutter est difficile lorsque votre entourage vous parle de « culture ». Foutaises !! Qui n’a jamais croisé le « geek* » insatiable qui prédominent vos propres envies, en imposant sa boulimie médiatique. Il a tout vu, tout lu, tout entendu, ils ne supportent plus de passer après les autres. Il supporte plus facilement l’attente pour acheter le dernier cri technologique, dans un sac de couchage devant un magasin tout la nuit, que l’attente de 20 secondes à un passage clouté lorsqu’une vieille dame traverse.
Le comble c’est qu’ils deviennent mauvais public et dénigrent tout.
– C’était bien ?
– Bof, pas mal !
Aucun enthousiasme, une boulimie « culturelle » (si on peut parler de culture si l’on englobe les navets du box-office américain)

Chariot jouetTentations.

On pourrait en dire de même des « blasés du voyage ». Des inconditionnels de l’avion pour se parquer sur un carré de plage, tellement plus fun, tellement plus loin. Mais il est vrai que tous s’apparentent à des victimes tant les tentations d’achats sont grandes. Même en travaillant, pour peu que vous ayez un téléphone ou une adresse mail, vous êtes sollicité par vos commerçants. Ils ne vous lâcheront pas ! Magasins de vêtements, agences de voyages, maisons de disques, cinémas… La tentation est partout. Dans une rue, vous mangez tout le temps, n’importe où, à toute heure.
Dans un magasin de vêtements, vous surconsommez du textile à bas prix et devenez addict aux journées shopping, sans vous souciez une seule seconde des répercutions que peuvent avoir ces politiques de ventes de fringues « consommables » sur les matières premières et l’écologie. Une couturière baissant le rideau de sa boutique pour la dernière fois, me disait « On achète dans les boutiques pour jeune, un manteau à 120 euros qui a été produit pour 15 euros en chine et quand on vient me voir au bout de 6 mois pour refaire la doublure, on s’offusque de mes 80 euros de travail de retouche. C’est illogique, car du coup, on jette et on rachète… ils nous ont bien eu » Un ami, travaillant dans le marketing, m’a dit un jour « Je n’ai pas les moyens d’acheter bon marché ». Il sous-entend que tout compte fait, acheter des vêtements à bas prix coûte très cher à la fin de l’année, mieux vaut investir dans de la qualité. Mais qualité n’est pas synonyme de marque. Ce fût vrai, cela ne l’est plus.

« Miroir, dis moi que je suis le plus beau ».

Le marketing a rattrapé ce vieil adage des marques. Aujourd’hui, ne confondons pas « marques » et « concept ». La « marque » pourrait être le symbole de la qualité. L’entreprise qui se bat pour son image, sa manufacture et la qualité réelle refusant le concept de l’obsolescence. Le « concept » c’est tout le reste, l’idée de faire du pognon rapidement en s’appuyant sur les vieux démons que peut faire jaillir le « market business ». On ne s’en est même pas rendu compte, mais tout cela a fait du mal. Dans les vêtements, la marque a tellement étouffé la qualité que seuls apparaissent l’apparat, la magnificence et le concept. Telle une caste, il faut mériter de la porter. Le tee-shirt classique blanc devient cher, car il arbore le logotype de l’enseigne. De ce fait, tel un homme-sandwich, vous travaillez à vos frais pour celle-ci, tout en payant votre outil de travail. Bravo ! Ses dirigeants s’en délectent.
Trop d’adolescents, en pleine construction psychologique, fragilisés par leur jeune âge, se réfugient dans le conformisme des marques. Ils ne savent pas si cela leur plaît, ils savent juste que personne ne se moquera d’eux, car ils sont « branchés* ». Car ils ont conforment, moulés sur un désir imposé par autrui. Croyant être fort, il est devenu faible, victime de la mode, à la botte des marchands de rêves.

Il est donc grand temps de se repositionner et de qualifier les marques en fonction de leurs critères écologiques, qualitatifs, tarifaires. Par expérience, je peux vous affirmer que vous trouvez sur le marché des marques de chaussures extrêmement chères et extrêmement fragiles qui n’arrivent même pas à rivaliser avec certaines copies légales bon marché.

Tout nous pousse à consommer, mais au final sans savoir pourquoi (sauf peut-être enrichir des actionnaires). Tout nous pousse à suivre comme des petits moutons, par peur d’être « has been* », comme saurait nous le rappeler le « geek* ».
Pour une société qui nous conditionne à trop consommer, trop manger, trop de soigner, trop changer, trop partir.

On commence à entendre l’ire de parents agacés, malmenés par les attitudes de leurs progénitures, mais n’est-il pas trop tard ? N’était-il pas nécessaire de dire « non » plus souvent, au bon moment ? Une intervenante du SAMU du var déplorait que la plupart des suicides d’enfants eussent pour raison initiale, l’état d’un enfant déstabilisé par des parents inexistants, qui ne savent pas dire non ou mettre des limites. Ces enfants, livrés à eux-mêmes, saturent, perdent leurs repères, ont des crises de nerfs et veulent en finir avec la vie. Triste constat que nous voyons là et qui a pour principale responsable une société de surconsommation.

Je n’ai pas la solution miracle tant il faudrait réformer de choses. Mais comme le colibri* de la légende amérindienne, je préconise que chacun fasse sa part.
Avec mes enfants, j’ai bien évidemment évité tout ce qui est décrit au-dessus et nous nous portons tout aussi bien sans gadget et consoles de jeux. Mais je m’efforce de leur enseigner aussi la contingence

La contingence.

C’est ce qui aurait pu ne pas être. C’est le contraire de la nécessité. C’est profiter de chaque instant simple de bonheur, sans envier, grâce à la contingence de toute chose. Un rayon de soleil qui caresse votre peau est pour vous. Il aurait pu ne pas y avoir de soleil ou vous, tout simplement, pas disponible. L’un des piliers de la philosophie japonaise est le secret d’un bonheur. Je marche à pied et c’est un bonheur à l’idée même que d’autres souhaiteraient tant pouvoir le faire à ma place. Le système de surconsommation n’échappe pas à la logique systémique qui profite d’un dérèglement pour s’étendre au sein même du système. Des exemples, il y en aurait des milliers, dans l’agriculture, la beauté, la pharmacopée, le sexe, l’automobile, le management, les jouets, les fêtes et anniversaires.
Comptons les uns sur les autres pour construire une génération moins paumée, plus aptes à être heureuse.

Je ne vais pas finir en disant que c’était mieux avant mais que cela sera peut être mieux demain.

visiofood VisioFood reflète bien l’idée
de surconsommation et
de dérive en 4 chapitres.
Santé, Écologie, Conso, Pratique (cuisine)

 

* fun : plaisir
* hit : classement musical
* geek : passionné d’informatique et de tout gadget. Trop parfois.
* has been : ringard, dépassé
* branché : Dans le vent
* colibri : Selon une légende amérindienne, lors d’un immense incendie de forêt, tous les animaux sont tétanisés, sauf un petit colibri qui transporte dans son bec des gouttes d’eau pour jeter sur le feu. Un animal l’interpelle en lui disant “tu ne comptes pas éteindre l’incendie ?”. Le colibri lui répond alors : “non, mais je fais ma part”. (page 14 « Non aux oranges carrées »)

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