Vous adorez les crevettes grillées, mais l’idée de croquer dans un criquet vous donne des sueurs froides ? Vous choyez votre lapin nain tout en commandant un râble à la moutarde au restaurant ? Bienvenue dans le monde fascinant — et totalement illogique — des tabous alimentaires.
La frontière entre ce qui finit dans notre assiette et ce qui finit sur nos genoux pour une caresse est souvent floue, arbitraire et profondément ancrée dans notre héritage culturel.
1. Le cas du cochon d’Inde, seigneur au Pérou, intouchable en France
Au Pérou, le Cuy est une star nationale. Bien plus charnu que nos spécimens domestiques (il peut atteindre 4 kilos), il est le plat de fête par excellence et un pilier de la médecine traditionnelle andine. On l’utilise même dans des rites de guérison pour « renifler » la maladie.
Pourtant, traversez l’Atlantique et le décor change. En France, manger un cochon d’Inde est un délit de cruauté passible de 45 000 € d’amende.
Le saviez-vous ? Ce « cochon d’Inde » (qui ne vient pas d’Inde, mais d’Amérique du Sud) était pourtant consommé par la haute société européenne à la Renaissance comme un produit de luxe colonial. Il n’est devenu une « mascotte » intouchable qu’au XVIIIe siècle.
2. La pensée magique, on devient ce que l’on mange
Pourquoi ce rejet ? La psychologie explique cela par la pensée magique. Dans l’imaginaire collectif, manger un animal signifie absorber ses qualités… ou ses défauts.
Prenez le lapin. Au VIIIe siècle, le Pape Zacharie en a interdit la consommation. Pourquoi ? Parce que le lapin était le symbole d’une sexualité débridée et d’une « obsession » jugée vicieuse à l’époque. On craignait qu’en mangeant du lapin, les fidèles ne se transforment littéralement en « chauds lapins » incapables de contrôler leurs pulsions !
3. Le paradoxe industriel vs la tradition sacrée
C’est ici que la notion de respect entre en jeu, et elle est plus complexe qu’il n’y paraît.
• Le dégoût moderne : Dans nos sociétés industrialisées, plus l’élevage devient intensif et déshumanisé, plus le dégoût pour la viande progresse. Nous consommons des produits aseptisés sous plastique, sans os apparents, tout en culpabilisant de la maltraitance animale que nous devinons derrière les murs des abattoirs.
• Le respect traditionnel : À l’inverse, dans beaucoup de sociétés traditionnelles, manger l’animal ne signifie pas lui manquer de respect. On le tue soi-même, on remercie les dieux, et on honore son sacrifice. L’animal est une source de vie sacrée. Le respect n’empêche pas la consommation ; il lui donne un sens.
4. Pourquoi les vétérinaires mangent-ils des animaux ?
C’est un paradoxe qui intrigue : comment peut-on soigner les animaux toute la journée et en manger le soir ? Cela tient à la classification culturelle du « domestique ».
Chaque culture trace une ligne invisible :
• Il y a l’animal « sujet » (mon chien, qui a un nom et une âme).
• Il y a l’animal « de rente » (la vache ou le cochon, perçus comme une ressource).
Même pour un amoureux des animaux, le cerveau parvient à compartimenter. Un vétérinaire peut sauver un chat (animal de compagnie en Occident) sans que cela ne l’empêche de manger un bœuf, car dans notre logiciel culturel, ces deux animaux n’occupent pas la même case. En Inde, cette case serait inversée.
5. L’hypocrisie de nos dégoûts : Crevettes vs Insectes
Le dégoût est rarement rationnel. Nous acceptons de manger des crevettes (de vraies « charognardes », mangeurs de cadavres, que l’on pourrait décrire comme des « insectes géants des mers »), mais nous sommes horrifiés par une sauterelle grillée. Nous savourons des escargots gluants, mais nous serions choqués de manger de l’agouti (un rat des champs, un gros rongeur pourtant très prisé ailleurs).
Conclusion
En fin de compte, nos interdits alimentaires ne sont pas inscrits dans le marbre de nos gènes, mais dans les pages jaunies de nos livres d’histoire et les replis de nos inconscients collectifs. Le dégoût, loin d’être un réflexe biologique immuable, est sans doute l’émotion la plus culturelle, la plus plastique et la plus humaine qui soit. C’est un miroir que nous tendons à notre propre civilisation.
Ce n’est jamais l’animal en soi qui détermine le menu, mais l’étiquette invisible, le costume de « sacré », de « compagnon » ou de « marchandise » que notre société lui a collé sur le dos. Nous naviguons en permanence dans ce paradoxe : nous sommes capables de pleurer la perte d’un animal familier tout en ignorant le cri de celui qui finit dans l’anonymat d’une barquette en polystyrène.
Pourtant, cette dualité nous raconte une vérité essentielle : notre rapport à la nourriture est le dernier vestige d’un lien spirituel au monde. Que l’on choisisse de s’abstenir par éthique dans nos cités industrielles ou que l’on remercie le ciel avant de partager un banquet traditionnel, chaque bouchée est un acte politique et philosophique.
Regarder notre assiette, c’est accepter de voir qui nous sommes. Entre la mascotte que l’on caresse et le plat national que l’on déguste, il n’y a souvent qu’une mince frontière de croyances et de rituels. Apprendre à comprendre le dégoût de l’autre, c’est peut-être, finalement, commencer à mieux respecter la vie sous toutes ses formes, qu’elle soit dans notre foyer ou dans notre festin.