20 juin 2024

La sémantique permet-elle le mensonge ?

1 • MANGER! EST-CE RISQUÉ OU DANGEREUX?
La façon de parler de «
l’acte de manger» a profondément changé.

– Il y a 30 ans, le repas était une somme d’ingrédients complets, fait maison. En somme, outre quelques escroqueries et fraudes [peu de risque, peu de danger].
La notion de subsistance était primordiale. Nous ne mangions pas ailleurs qu’à une table, les enfants n’avaient pas le choix dans les menus, les écarts alimentaires étaient occasionnels et se résumaient à quelques escapades extérieures. Au menu : plats de viandes, légumes, fromages, salades, desserts.

– Il y a 20 ans, le repas a intégré la notion de convivialité. [Moyen risque, peu de danger].
Le plaisir de manger s’est invité à table. La préparation des mets se fait en famille, la façon de les déguster est une affaire de partage. On se fait un japonais, un chinois, un marocain, un indien… Discrètement, le festif s’invite à table. Nous devons nous faire plaisir, le marketing nous pousse à accepter et succomber à nos pulsions gourmandes. L’acte de manger mute, il glisse vers des comportements plus nomades, sur un banc, en voiture, en marchant
!

– De nos jours, l’aliment devient une contrainte. [Trop de risque, trop de danger].
On parle de restrictions, d’intolérance ou de santé… sans cesse. On récite les vertus et les bienfaits, on accuse les dangers et les risques. On oppose la notion de «
bien manger» et «mieux manger» tout en s’efforçant de conserver la convivialité digne d’un french paradox. Ce changement n’est pas le plus simple de l’histoire de l’humanité. L’alimentation ultra transformée, aussi déstructurée que les repas à table, engendre de multiples maux tout aussi insidieux que dangereux. Les intolérances, loin d’être des effets de mode, sont la partie visible d’un iceberg désolant. Nos alimentations festives, nos commandes à vélo, nos surgelés préparés finissent par nous détruire. Comble du raffinement, le confinement et la guerre en Ukraine ont donné des ailes à des industriels qui ne manquent pas d’imagination pour faire baisser les qualités nutritionnelles et informationnelles de nos produits alimentaires. En matière de législation et transparence logistique… en presque deux ans, nous avons reculé de 10 ans… au détriment du consommateur, bien entendu.

«Bien manger, c’est savourer un bon plat, avoir plaisir à le faire et à le manger avec d’autres»

Cette maxime est d’autant plus vraie si l’on souhaite rester en bonne santé mentale et physique, mais elle demeure corrélée à la nature des aliments et la façon dont ils sont considérés. Cuisiner ou manger un plat fait maison — fait avec amour — ne peut pas apporter la même satisfaction que l’ouverture d’un sachet tout prêt. Manger à table avec ses enfants, sans télé et sans tablette, ne peut pas apporter le même équilibre que des repas désordonnés. Des parents chacun devant un écran, des ados en ville sont irrémédiablement de futures sources à problèmes.

Alors, il ne vous a pas échappé que les différentes périodes précédemment décrites mentionnaient la notion de «danger» et de «risque»! C’est fait exprès. Avec mes anciens élèves, nous jouions souvent à des exercices de «sémantique» alimentaire.
En classe, il y avait toujours un·e élève qui me demandait la différence entre Risque et Danger.
Alors, qu’elle peut être la différence fondamentale entre ces deux termes
? Voici une définition.

– DANGER
   Exposition à un mal et compromettant la sûreté.
   Synonyme : péril
En anglais : danger
Citation : «
Le trop d’attention qu’on a pour le danger fait le plus souvent qu’on y tombe», Jean de La Fontaine

– RISQUE
   Projette l’idée d’un danger, d’un préjudice potentiel, ou du moins une forte probabilité de le subir.   
   Synonyme : c’est aussi péril
!
En anglais : risk
s
   Citation : «
On risque autant à croire trop qu’à croire trop peu», Denis Diderot

Dans le monde de l’alimentation, ces deux définitions ne sont pas aussi simples à utiliser, comme en témoigne cet exemple.
«
Imaginons que le soda soit un danger, vous prenez des risques à trop en consommer, car c’est la dose seule qui fait le poison»
Dans cette phrase, nous ne pouvons pas inverser les deux mots, pour donner ceci :
«
Imaginons que le soda soit risqué, il y a danger à trop en consommer, car c’est la dose seule qui fait le poison».

2 • POURQUOI S’INTÉRESSER À LA SÉMANTIQUE DE CES MOTS?
Crise après crise, nous devenons vigilants. En éveil, nous développons une suspicion aiguë.
Pour autant, tous les dangers ne sont pas des risques et fort heureusement, car nous serions en péril
! En péril? Encore un mot inquiétant!
Le mot «
péril» est utilisé par quelques dictionnaires, en guise de synonyme du mot «danger» et du mot «risque» sans réellement substituer le terme.

Le danger est mesurable et quantifiable. Le danger se gère. Antoine de Maximy a dit «Le danger n’est pas une science exacte. C’est une convergence de choses : mauvais moments, endroits, attitudes. Tu ne sais jamais où est la frontière».

À l’opposé, le risque est prévisionnel. Nous avons pris pour habitude de l’évaluer et nous efforçons de le magnifier en risque «zéro», une sorte de Saint Graal visant la perfection et la maîtrise totale, vers un refus total du moindre péril.

3 • MISE EN APPLICATION
Il est dangereux de croire, une seule seconde, qu’un aliment puisse être «
sain» ou «malsain», qu’il puisse avoir un côté «nutritif» ou «plaisir». En repensant à notre façon d’aborder l’alimentation, on peut associer les deux. La vie n’est pas blanche ou noire, mais colorée et variée. Ses multiples facettes ne doivent pas être occultées par une vision de l’alimentation passée par les filtres de l’agromarketing, destinés à produire des spots publicitaires convaincants, des campagnes de préventions alarmistes et des infos nutritionnelles lâchées sans discernement. Le danger est là! On ne se méfie pas assez du réductionnisme de chaque publicité, on ne mesure pas assez que l’ambition de nous rendre «heureux» n’est autre qu’une façon de nous encourager à se faire plaisir… en achetant des aliments conçus pour accentuer le plaisir à court terme.
Si il ya danger, la peur doit exister. Faire trop confiance peut nous mettre en péril.
Il faut systématiquement éduquer, comme dans tous les domaines
!
«
Éduquer» commence par comprendre que nous avons tendance à proposer une information générale à des individus qui devront prendre des décisions individuelles (lors de l’approvisionnement) et donc faire des choix «subjectifs».
En toute connaissance de cause, on doit faire des choix pertinents, intelligents, rationnels en permanence, certes, mais tout en associant plaisir et instant. On fuit les alimentations transformées, on préfère conforter chaque plaisir dans une relation plus subtile avec la nature.

Il m’est toujours agréable de revoir d’anciens apprenants en changement de comportements alimentaires et de constater qu’ils consomment plus volontiers un poisson gras nature qu’un plat cuisiné aux gras trans, sans pour autant avoir laissé passer le plaisir d’une bonne pâtisserie maison. On nomme cet échange entre besoins et nécessités, la «répartition nutritionnelle».

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