Être ou ne pas être végétarien, telle est la nouvelle question ?

femininbioINTERVIEW par Audrey Etner.
28 novembre 2013

Je ne suis pas contre les végétariens, mais contre ce nouveau végétarisme ambiant. Le sujet fait trop souvent polémique alors il faut en parler. La liberté c’est le choix, ne crions pas trop vite « vive les carnivores » ou « vive les végétariens ».

L’alimentation n’a jamais été aussi présente dans les conversations et au cœur de nos préoccupations. Aujourd’hui les recettes de cuisine ne suffisent plus et chacun se doit de communiquer sur l’aspect santé pour répondre à une demande croissante. 

Notre alimentation, est devenue anxiogène et les boutiques bio voit arriver des clients de plus en plus militants, frisant parfois l’extrémisme tant ils souffrent de maux divers. Cette nouvelle clientèle s’intéresse à la nature sous un aspect curatif et non préventif, c’est dommage. Rappelons que le bio ne guérit pas certes, mais il ne rend pas malade.

L’homme serait-il donc fait pour traiter une information de façon blanche ou noire. De façon très binaire… sans nuance ?  C’est ce que m’inspire le végétarisme. Je ne suis pas contre les végétariens, mais contre ce nouveau végétarisme ambiant. Le sujet fait trop souvent polémique alors il faut en parler.

La viande désincarnée dans les sociétés occidentales.  

Nous venons tous d’ancêtres ayant été cueilleurs-chasseurs et nous avons encore sur terre au XXIe siècle, grand nombre de peuples dépendants de la protéine animale. Ces peuplades se consacrent à la chasse pour subvenir à leurs besoins. Naturel pour eux alors de chasser et tuer les animaux tout en priant pour remercier un dieu de la forêt ou une divinité concernée. Une fois faits, ils ramènent la pitance pour nourrir leurs familles. À quel moment ces individus ont-ils fauté ? À quel moment pourraient-ils recevoir un quelconque reproche ? C’est bien la question que l’on peut se poser.

Lors d’une conférence, quelqu’un m’a répondu « C’est normal, ils ne sont pas occidentalisés ». Drôle de réponse à plusieurs titres. La différence fondamentale entre eux et nous reste la manière et la motivation. Ces peuples tuent directement pour se nourrir et n’ont rien à cacher.

À contrario, nous ne tuons pas toujours par nécessité, mais pour des besoins plus ou moins louables.

En effet, dans quelle catégorie ranger les animaux tués pour le petit apéro saucisson-chips du collègue ou bien encore pour les menus junk foods toujours plus grands, toujours plus gros ?

Une autre différence de taille est la relation visuelle que nous avons avec l’animal. Nous ne le voyons plus, il est désincarné par des industries de la mort qui nous les propose en barquette, sans os, sans forme, sans lien avec le pâturage. Nous ne voyons plus rien et comme dirait Fabrice Nicolino*, il est plus facile de rentrer dans une centrale nucléaire que dans un abattoir. Demandons-nous pourquoi ?

Petit à petit, avec l’industrialisation, on a migré vers la transformation de la viande en un produit sans saveur.

Dans les années 0 à 60, à la ferme, nous consacrions le repas du dimanche à la dégustation d’un met inhabituel le reste de la semaine. En l’occurrence, du gibier chassé ou de la viande d’animaux élevés à la ferme. C’est un travail de longue haleine, l’élevage ne s’improvise pas, au même titre que cela demande du temps, beaucoup de temps. Il était impossible de consommer quotidiennement de la viande et tout le monde s’en contentait. Lorsque j’écoute les personnes âgées me raconter leur jeunesse, j’entends toujours le même leitmotiv concernant le respect de l’animal. Rien de sanguinaire, rien d’industriel, rien d’inhumain avec un « Homme » convenablement situé à son rang d’omnivore, en parfaite harmonie au sein d’une chaîne alimentaire.

Avec l’industrialisation de nos « process » alimentaires, nous avons peu à peu désacralisé cet instant dominical. Nous avons basculé vers l’excès et allons jusqu’à transformer l’aliment en produit. Un filet devient un nugget, un morceau douteux devient un pané, un rôti se retrouve froid, aromatisé et fumé sous vide. Toujours est-il que cette industrie de la viande a créé un phénomène de rejet.

À force d’enchainer les scandales sanitaires, ces crises se sont transformées en crise de confiance. Méfiance et défiance ont pris le dessus. Le consommateur rejette en se trompant de cible et parfois de combat. Les stigmates sont visibles, l’écologie est mise en péril, les animaux souffrent et les crises sanitaires font parler d’elles.

« Quel intérêt alors de manger de la viande infecte, sans goût, sans foi ni loi » se transforme en « quel intérêt de manger de la viande »… tout court ?

Les conditions de l’élevage et de la sur-production de viande provoquent le dégout. 

Le produit alimentaire devenu produit financier ** au sein du règne animal choque et génère, à juste titre, du désarroi, du dégoût et de la compassion. L’homme a réponse à tout. Les porcs se mangent entre eux, on arrache leurs dents. Les poulets se picorent, on coupe leur becs, les vaches à lait souffrent, on en invente une autre : la supervache. 

Le végétarisme semble être une réponse au refus de l’industrialisation de la viande. 

La révolte intellectuelle s’enclenche, accompagnée d’une élévation spirituelle :  « Je suis plus digne et plus respectueux en devenant végétarien ». Respect à ces personnes quand elles ne s’enferment pas dans une « caste » bien pensante du bien végétarien contre le mal carnivore. Il me semble toutefois qu’une étape intermédiaire aurait été nécessaire : la resacralisation de la viande à son rang d’aliment ! 

Commencer par ne pas manger de poulet de fast food, de viande en caissette, de plats cuisinés aux provenances douteuses (et incontrôlables – ne soyons pas dupe) et préférer le biologique local pour sa traçabilité et sa qualité, comme un taureau nourri à l’herbe, en pâturage, riche en protéines, pauvre en gras et sans antibiotique.

Privilégier la qualité à la quantité, car on ne peut pas se résigner à un quelconque extrémisme alimentaire. Un vrai flexitarien, un adepte du régime crétois en somme.

Une nouvelle mission : redonner le goût de la bonne viande à nos enfants. 

Le végétarisme est lié à deux aspects notables : la pauvreté qui empêche financièrement l’achat de viande ou l’industrialisation qui l’empêche spirituellement.

Aussi pour réconcilier nos enfants avec leurs origines omnivores, il faut revoir complètement l’éducation alimentaire à l’école. Ne plus servir une chose nommée viande qui finira sur un bord d’assiette ou à la poubelle. Il est facile d’interdire la viande, mais beaucoup plus difficile de l’intégrer à sa juste place. Il faut leur apprendre à respecter pour se respecter et refuser le produit carné sans intérêt nutritionnel. Messieurs les gestionnaires de restaurants scolaires, ouvriers et administratifs, redécouvrez les viandes locales et artisanales *** !

La liberté, c’est le choix. On aime, on n’aime pas, mais on laisse les autres se faire sa propre opinion sans crier vive les carnivores ou vive les végétariens.

Vive la liberté.

* Fabrice Nicolino. Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde, LLL, 2009 ** Toxic, William Reymond, Ed. Flammarion, 2007
Extrait de mon premier livre « Non aux oranges carrées ». Éditions Trédaniel 2009 : ** William Reymond nous apprend que les élevages intensifs de porcs représentent aux États-Unis 26 millions de tonnes de déchets. L’épuration coûtant cher, les dirigeants ont eu l’idée de faire creuser des piscines de 10 000 mètres carrés, où sont amassés des liquides « roses fluo » pestilentiels provenant du sang, des urines, des excréments et des cadavres d’animaux surchargés en stress et antibiotiques. Ces lagons, comme ils sont si poétiquement nommés, sont un problème majeur. L’ouragan « Floyd », en Caroline du Nord en 1990, a emporté avec lui le contenu de « lagons », soit 500 millions de litres d’excréments dans les eaux des rivières. Le résultat est parlant : 15 ans plus tard, une vie aquatique réduite de 10 millions de poissons et à jamais traumatisée, une eau impropre à la consommation et une eau de baignade dangereuse. Il s’agit d’une scène américaine, mais cela arrive en Europe, depuis 1999, via la même société qui s’est installée en Pologne et en Roumanie… pour l’instant. Le meilleur moyen de lutter est de ne pas consommer ces produits.
*** L’argument d’un surcoût engendré n’est pas possible. Mon expérience de coach pour l’opération « 100 familles au bio » m’a prouvé le contraire avec la commune de Trets dans les Bouches-du-Rhône. Hormis à Trets, pilote du projet, j’ai découvert qu’il était très difficile de faire entrer le bio dans les cantines. Les choix sont judicieusement orientés vers la facilité plutôt que vers les enfants.

portrait_2013_amandine_geers_en_hdVous avez été nombreux à réagir à l’article de Stéfane Guilbaud :
Être ou ne pas être végétarien, telle est la (nouvelle) question ?
Amandine Geers, chef bio et auteur culinaire, partage son point de vue sur la polémique que cet article a suscitée. Voir cet article complémentaire.

 

2 commentaires

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