Révolution agricole et désillusions ?

RÉVOLUTION
La révolution agricole fut le plus gros chamboulement planétaire. Elle est à l’origine d’un changement non dénué d’inconvénients. Comprendre son histoire permet de se préparer à un nouveau modèle pérenne. Nos sociétés industrielles se construisent sur une somme d’individus que l’on limite à un minuscule domaine d’expertise. Rien n’oblige un dentiste, webmestre, ouvrier, restaurateur ou banquier à s’intéresser à la nature pour survivre.

La collectivité actuelle possède un savoir immense (on sait même déclencher des apocalypses nucléaires), mais elle ne saurait rivaliser avec la richesse du savoir de nos ancêtres cueilleurs-chasseurs. Végétal, animal, saisons, objets de première utilité, connaissance du terrain sont autant de paramètres maîtrisés. Leurs déplacements athlétiques et silencieux sans trop d’efforts, leur résistance naturelle aux aléas climatiques, leur agilité en toute occasion et circonstance en faisaient une espèce extrêmement bien adaptée à son environnement. Nous avons affaire à un ancêtre, dont nous avons heureusement conservé 99 % du patrimoine génétique, utilisant son corps de façon très variée et constante pour une forme physique inimitable avec nos modes de vie, y compris chez nos marathoniens.

ANCÊTRES
Ces cueilleurs-chasseurs, fourrageurs au quotidien, avaient un mode de vie finalement plus confortable, mais surtout plus gratifiant et valorisant que la plupart des éleveurs et paysans. On parle d’une alimentation à « nutrition idéale », d’un peu de chasse certains jours, de cueillette régulière et de beaucoup de temps libre pour s’épanouir en société. Leur diversité alimentaire les mettait à l’abri de la famine et de la malnutrition et les études des squelettes fossiles (dont les travaux de Loren Cordain [1] ) confirment qu’ils souffraient nettement moins de maladies infectieuses (leurs déplacements évitaient les épidémies), métaboliques (activité physique, alimentation pauvre en amidon et riche en nutriment et protéines végétales et animales).

CHANGEMENT
Nos ancêtres étaient donc des fourrageurs, grands, globalement en excellente santé, avec une diversité alimentaire de qualité. Puis, très récemment, ils sont devenus paysans, avec une alimentation très limitée et déséquilibrée. Extrêmement exposés aux famines, catastrophes naturelles (sécheresses, tremblements de terre, inondations, incendies…), maladies infectieuses puis inflammatoires, ils se sont enfermés dans des sources de calories réduites à une seule céréale, comme le blé, le riz, la pomme de terre… riches en amidons et dépourvus de certains minéraux.

L’erreur manifeste de l’histoire de l’humanité fut l’adoption d’un mode de vie agricole soumettant les hommes à un destin parfois funeste, à des déformations et douleurs corporelles liées à l’acharnement à se baisser durant toute une vie dans les champs, à la quantité colossale de travail pour maintenir un lopin de terre ou quelques bêtes triées et sélectionnées, à se priver de loisirs et de repos, à devoir se défendre contre les nuisibles, à se sédentariser et cohabiter avec des espèces animales porteuses de maladies (variole, rougeole et tuberculose) inconnues jusqu’alors et… le commencement d’une déforestation pour accueillir les élevages et cultures croissants.

IDÉOLOGIE
Toutefois, la plus belle escroquerie de l’histoire repose sur l’idéologie que l’on a porté à l’agriculture. Nos cueilleurs-chasseurs sont éradiqués de l’équation idéale, balayés par des systèmes d’abondance et de conforts surestimés. Depuis que l’agriculture est apparue, autour de 9500-8500 avant l’ère commune, nous avons domestiqué le vivant. Encore aujourd’hui 90 % de nos céréales proviennent des origines agricoles de nos ancêtres paysans. Cette soudaine abondance de glucides dans notre alimentation et l’arrêt du nomadisme ont favorisé la reproduction de l’espèce humaine. Les nouvelles bouches à nourrir ont nécessité plus d’agriculture, plus d’élevage, plus de déforestation, plus de pièges à nuisibles (plus de travail, puis plus de pesticides). Nous nous sommes engouffrés dans une pollution massive, un pillage systématique, une population exponentielle. En 500 ans, la population humaine a été multipliée par 14, la production par 240 et la consommation d’énergie par 115. L’auteur [2] de « Sapiens » précise : « En 1500, le monde comptait autour de 500 millions d’Homo sapiens ; ils sont aujourd’hui 7 milliards. […] En 1500, l’humanité consommait autour de 13 billions de calories par jour, contre 1 500 billions actuellement. » L’Homme n’a pas domestiqué la Nature, c’est la Nature qui a domestiqué l’Homme !

Très vite, les premiers agriculteurs de l’histoire ont tenté de changer de paradigme. Alors qu’une tribu était jusqu’alors constituée de 100 individus. Que faire de 2000 personnes au sein d’un village d’agriculteurs ? En éliminer 1900 pour retrouver le mode de vie précédent ? Impensable ! Désormais, aucune société « complexe » ne subviendra à ses besoins via la chasse et la cueillette. Certains aspects séduisants de l’agriculture empêcheront toute possibilité de changement. Yuval Harari le souligne [2] : « Dès lors que les gens sont habitués à un certain luxe, ils le tiennent pour acquis, puis se mettent à compter dessus. Et ils finissent par ne plus pouvoir s’en passer. »

OPPORTUNISTES
Le plus ironique dans cette tragédie, qui nous concerne tous, reste l’opportunité que l’agriculture a finalement apportée à une nouvelle forme d’individus : « les non-agriculteurs » ! Ceux qui ne se tuent pas à la tâche, profitent des récoltes et deviennent nantis par opportunité. Ils ont pu occuper leurs temps libres à l’oisiveté, l’écriture, les découvertes ou à la répression, l’esclavage, la guerre… Sans ce nouveau modèle culturel et économique, nous n’aurions pas connu les plus grands auteurs littéraires, musiciens, médecins, imprimeurs… et nous n’aurions pas eu à subir les passe-temps de dictateurs, tyrans, rois et j’en passe. L’historien rappelle que « l’avènement de l’agriculture et de l’industrie a permis aux gens de compter sur les talents des autres pour survivre et ouvrit de nouvelles “niches pour imbéciles” »

Vous comprenez mieux pourquoi il est important de connaître notre passé pour mieux appréhender le futur. Culture biologique et locale à échelle humaine, permaculture, reforestation, consommation choisie… sont autant de mots qui raisonnent différemment dans nos esprits.

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[1] Loren Cordain : scientifique américain spécialisé dans les domaines de la nutrition et de la physiologie de l’exercice. Défenseur du régime paléolithique.
[2] Cet article est inspiré par les travaux de Yuval Noah Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel éditions, 2015.

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